*

De passage

texte personnel

Entre deux levers de soleil, entre deux quignons de pain, entre deux pots de confiture et entre deux escales, entre deux reflets de la lune sur la Garonne et entre deux cigarettes, s’immisce en moi la délicieuse pensée que le temps ne passe pas, aujourd’hui même loin des miens. La répétition des gestes, les souvenirs à l’affût dont on ne sait quand il vont surgir, les oublis utiles et ceux involontaires qu’un ami nous rappelle, les sursauts d’odeurs et les secousses de l’âme, la brume sur une longue plage de l’Atlantique et cette même lumière diaphane connue à un autre bout de la planète me pénètrent et m’assurent que le temps ne s’étire pas, qu’il ne s’écoule pas, qu’il ne s’empile pas mais qu’il vit en nous comme un flux nécessaire qu’il ne faut ni attraper ni ressasser ni prévoir. Nous passons éternellement pour avoir absorbé, sans le vouloir peut-être, une partie de cette éternité sans début ni fin. Le temps ne passe pas, seule la mort donne une durée aux choses et aux êtres. Seule la mort donne sens à notre éternité.

*

Une enfance à Kings Cross

récit romancé fictif

Dans ma jeunesse, il y avait à Sydney des quartiers dans lesquels il ne faisait pas bon s’aventurer à moins de précisément rechercher l’aventure. Kings Cross était l’un d’eux et moi, j’y habitais. Les nuits de Sydney rassemblaient tout ce que les nuits de Liverpool, de Marseille, de Singapour, de Sao Paulo et de tant d’autres ports du monde rassemblaient. Pourtant, il y avait dans cette ville et à cette époque, ce quelque chose que je ne trouverai nulle part ailleurs, même après vingt-cinq ans sur les mers. La plus vile engeance de punks dealers mafieux voyageurs diplomates aborigènes prêtres défroqués marins prostituées des trois sexes hommes d’affaires et apprentis gangsters en manque d’adrénaline s’y trouvait, se mélangeait, se fondait en une masse grouillante et pâteuse. De la chaleur moite de ces nuits tropicales, se dégageait des relents de poivre et de cumin qui émanaient de la sueur de ces corps luisants et ondulants dans ces rues si mal éclairées.

Il n’y avait pas beaucoup plus de lumière dans la petite chambre du premier étage sur rue où nous habitions avec ma mère, et c’était bien ainsi. Mieux valait ne pas attirer l’attention de cette foule bigarrée qui allait et venait sous mes yeux d’enfant. Plusieurs fois déjà on m’avait interpellé pour des courses un peu louches ou pour porter des messages à des types pas clairs. « Eh, petit ! Tu veux pas te faire un dollar facile ? ». Ma mère m’avait interdit de rester à la fenêtre une fois la nuit tombée. Mais cela m’était tout simplement impossible, plus encore que de ne pas gagner un argent dont nous avions besoin. De la rue montaient jusqu’à moi ces chants d’ivrognes, ces rires, ces cris et ces innombrables langues que je ne comprenais pas. C’était tout un brouhaha nimbé de danger et pétri de mystère qui m’attirait inexorablement et sur lequel il me fallait absolument poser des images et figer des visages. Le rituel allait ainsi : ma mère s’endormait déjà de sa journée de ménage chez les riches que je rampais hors de notre lit, tous muscles bandés, souple, sûr et silencieux. Alors je me positionnais au coin de la fenêtre, invisible depuis la rue. Mais je voyais. Je voyais tout ce que j’entendais. Je plongeais mon regard dans cette folle pantomime. J’étais marin assez musclé pour me défendre. Je savais trouver mon chemin dans six langues. J’impressionnais par mes tatouages et j’étais assez beau pour séduire les plus belles filles du monde. Et d’un coup je réalisais. Je n’étais qu’un « abo », un moins que rien qui se rêve quelqu’un. Oui, ma vie a sans doute été misérable mais elle a été, par dessus tout, extraordinaire.

*

%d blogueurs aiment cette page :